Derrière les promesses d’innovation et de magie technologique des géants de l’IA se cache une réalité brutale : des millions de travailleur·ses du clic, souvent issu·es des pays du Sud global, qui accomplissent des tâches répétitives, psychologiquement éprouvantes et sous-payées pour entraîner les modèles d’IA générative.
1. Un travail invisible mais indispensable
Pour qu’une IA comme ChatGPT fonctionne, elle doit être entraînée en continu :
Face visible : L’entraînement algorithmique (modèles, calculs, optimisations).
Face invisible : Le travail humain, souvent réalisé dans des conditions précaires.
Ces travailleur·ses effectuent des tâches comme :
Filtrer des contenus violents, haineux ou racistes.
Classer des images ou des vidéos (parfois à caractère pédopornographique).
Créer des datasets pour entraîner les robots (ex. : se filmer en pliant du linge, en vidant une machine à laver, etc.).
Évaluer les performances des IA via des plateformes comme Amazon Mechanical Turk, Appen ou Scale AI.
2. Des conditions de travail indignes
Les témoignages et enquêtes révèlent des conditions proches de l’exploitation néo-coloniale :
Pas de contrats : Les travailleur·ses sont souvent des indépendant·es sans protection sociale.
Pas de département RH : Les consignes sont données via WhatsApp, avec des classements entre employé·es et des évaluations de performance abusives.
Rémunération dérisoire :
5,42 € pour 12 heures de travail.
Salaires indignes (parfois moins de 1 € de l’heure).
Absence de soutien psychologique : Les travailleur·ses doivent analyser des contenus traumatisants (violence, pornographie infantile, etc.) sans accompagnement.
Pas de locaux : Le travail se fait à domicile ou dans des fermes du clic, des espaces informels et surpeuplés.
3. Un système néo-colonial
Les géants de la tech (Google, Meta, OpenAI, etc.) externalisent ce travail vers des pays comme le Kenya, l’Inde, les Philippines ou le Venezuela, où :
Les coûts de main-d’œuvre sont quasi nuls.
Les travailleur·ses n’ont aucun droit (pas de syndicats, pas de négociations collectives).
Les profits des entreprises reposent sur cette main-d’œuvre exploitée.
Exemple au Kenya :
Une association, Data Labelers Associations, a été créée pour lutter contre le colonialisme numérique.
Elle exige :
Des salaires dignes.
Un accès aux soins (physiques et psychologiques).
Une reconnaissance de leur rôle clé dans l’économie de l’IA.
4. L’IA générative : une triple exploitation
Comme le souligne Kate Crawford dans Contre-atlas de l’Intelligence artificielle :
L’IA générative repose sur trois formes d’exploitation :
Exploitation des ressources (minerais, énergie, eau pour les data centers).
Exploitation des données (vol, appropriation, utilisation sans consentement).
Exploitation du travail humain (travailleurs du clic, annotateurs, modérateurs).
5. Pourquoi ce système persiste-t-il ?
Invisibilisation : Les entreprises de tech masquent cette réalité pour préserver leur image.
Silence médiatique : Peu de reportages ou d’enquêtes sur le sujet.
Manque de régulation : Les lois du travail dans ces pays sont inexistantes ou non appliquées.
Urgence et précarité : Les travailleur·ses n’ont pas le choix pour survivre.
6. Que faire ?
Pour dénoncer et changer ce système, plusieurs pistes sont évoquées :
– Soutenir les associations comme Data Labelers Associations (Kenya) ou les syndicats locaux.
– Exiger la transparence des entreprises de tech sur leurs chaînes d’approvisionnement en données.
– Boycotter les outils dont les modèles d’IA sont entraînés dans des conditions inhumaines.
– Sensibiliser le public sur ce sujet (articles, documentaires, pétitions).
– Soutenir les recherches d’expert·es comme Antonio A. Casilli (sociologue, spécialiste du digital labor).
Pour aller plus loin.
Lire :
Contre-atlas de l’Intelligence artificielle – Kate Crawford.
Les travaux d’Antonio A. Casilli (notamment son webinar Monthly Marty n°13).
Suivre :
Les associations de travailleur·ses du clic (ex. : Data Labelers Associations).
Les médias investigatifs (ex. : Welcome to the Jungle, National Geographic, FishEye Immersive, Blast : Blast : https://www.youtube.com/watch?v=zJqx2lfi58o)).
Citation clé
« Les technologies qui nous sont présentées comme “magiques” ne le sont souvent pas. L’IA générative repose sur une triple exploitation : des ressources, des données et du travail humain. »
— Kate Crawford, Contre-atlas de l’Intelligence artificielle
